Pratique du sabre en aïkido

La pratique des armes est-elle nécessaire en Aïkido ? Quels liens a-t-elle avec le travail à mains nues ? La question est souvent posée. Au Lotus Blanc, cette pratique nous semble indispensable pour former le corps et appréhender les techniques dans l’espace. Nous pratiquons le style Iwama de feu maître Saito. Nous vous proposons ci-dessous la réflexion de Malcom Tiki Shewan sur la pratique du sabre, présentée sur la site Budo No Nayami, de Léo Tamaki.

Il y a divers points de vue au sujet du rôle que la pratique du sabre peut avoir au sein de l’étude de l’Aïkido. Il y a, bien sûr, des “pours et des contres” et dans cet article je souhaiterai montrer que les conceptions divergentes n’ont point besoin d’être des visions qui s’opposent.

En archéologie il y a un principe fondamental que l’on doit toujours s’assurer de prendre en compte. Il s’agit du “contexte” – c’est à dire que l’on doit tenir compte de l’environnement et des conditions dans lesquels un événement s’est passé lorsque l’on découvre un objet ou un artefact. C’est une idée simple et évidente, mais, en même temps, difficile à ne pas oublier lors de l’excavation dans l’enthousiasme de mettre à jour sa découverte.
Pareillement, pour le pratiquant de Budo, il est facile de se contenter de développer la prouesse technique sans se préoccuper de la compréhension profonde de la discipline et de son arrière-plan historique.

Permettez-moi d’élaborer l’exemple archéologique. Lorsque notre archéologue creuse une tranchée, il expose chaque couche historique en commençant par la couche supérieure (la plus récente) et, ensuite, en descendant couche par couche vers la plus ancienne jusqu’à arriver à la terre vierge d’origine ne possédant pas de traces d’occupation humaine. Généralement la (ou les) couche moderne (100 ans ou moins), n’est pas celle qui l’intéresse et les objets qui s’y trouvent n’ont pas beaucoup de valeur pour permettre une datation précise. Cependant, quand il passe dans une couche différente et plus profonde, de composition différente, c’est là que la découverte par exemple, d’un morceau de poterie du moyen âge, commence à avoir une signification. S’il découvre un mur dont le mortier indique aussi la période donnée il peut commencer à se construire une image plus juste de ce qui se passait à cet endroit et à quelle époque.

Ne vous inquiétez pas, je n’ai nullement l’intention de faire un cours d’archéologie. Je pense que cela suffit pour voir ce que je veux dire quand je parle de l’importance de tenir compte du “contexte”. Cela peut nous permettre de mieux comprendre la raison d’être d’une chose, de son existence, ou tout simplement, pourquoi il est comme il est.

 Le fondateur de l’aïkido au sabre

Ceux qui disent : la pratique du sabre n’a pas de place dans l’Aïkido moderne 

Cette idée est bien fondée lorsqu’on tient compte de plusieurs aspects de notre pratique aujourd’hui. Le contexte historique de l’Aïkido après-guerre, sa diffusion et sa popularisation à cette époque sont d’importantes considérations à examiner. Sans rentrer ici dans trop de détails, on doit malgré tout être conscient du bouleversement total que le Japon a connu à la clôture des hostilités de la deuxième guerre mondiale. L’économie et les villes principales étaient en ruine, l’industrie à terre, le gouvernement incapable de gérer, et le pays connaissait des pénuries de denrées de tout genre et un désordre social dû à la destruction de tant de structures vitales nécessaires au quotidien.
Nous ne devons pas oublier non plus qu’il y avait à l’époque une occupation militaire américaine qui dirigeait les débuts de la reconstruction avec des lois et règlements stricts de conduite. Bref, la situation était très difficile et nous avons en 2016, peut-être, de la peine à imaginer ce que cela représentait pour le citoyen dans sa vie quotidienne. Mais le peuple japonais a dû faire preuve d’une énorme force, de solidarité et de cohésion pour arriver à remettre le pays sur pied dans les années qui ont suivies ce désastre.

En 1942 Osenseï s’était retiré à la campagne dans sa propriété d’Iwama où il resta jusqu’à la fin de la guerre, et il avait donné à son fils Kisshomaru la responsabilité de ses biens à Tokyo et de la direction du dojo. Après la capitulation, le gouvernement provisoire des forces américaines interdit formellement la pratique de tous les arts martiaux. A leurs yeux, ces disciplines représentaient une force puissante qui pouvait faire renaître l’Esprit guerrier japonais, et constituaient des occasions de rassemblement pour des gens cherchant à continuer la lutte.

Le plus visé fut probablement le Kendo, car les autorités américaines y voyaient le potentiel de générer une recrudescence de l’esprit de guerre. Cependant la loi incluait toutes les pratiques martiales, y compris l’Aïkido. Quand les règlements furent assouplis au début des années 50, la pratique des armes dans le Budo resta d’ailleurs relativement mal vue.
Pour pouvoir faire revivre la pratique martiale, il était nécessaire de démontrer qu’elles avaient les caractéristiques des activités sportives reconnues en Occident comme la Boxe, la Self-défense, etc… Le Judo et le Karaté ont su recréer une place acceptable pour leur tradition, de même que l’Aïkido sous la direction de Ueshiba Kisshomaru au dojo de Wakamatsu-cho.
En étudiant la situation en détail nous pouvons comprendre que le climat politico-social, surtout dans le capitale, ne favorisait nullement l’utilisation du sabre dans la pratique, quelle que fut sa place dans la discipline avant-guerre ou dans la pratique d’Osenseï. La structure technique, le curriculum et la nomenclature qui devaient voir le jour à l’époque prirent ainsi en compte les conditions limitées imposées par l’occupant. Ceci est très certainement la raison, rarement prise en considération, pour laquelle on a vu une altération des Budos après-guerre, et la naissance d’arts martiaux “Modèle Export”.

L’Aïkido a toujours été essentiellement une pratique à mains nues, et les quelques techniques faisant appel au sabre pouvaient très bien être reléguées à la marge. La nouvelle (et jeune) génération de pratiquants étudiant à l’Aïkikaï après-guerre a grandi sous la direction de Ueshiba Kisshomaru et de Toheï Koichi. Ce sont ces deux adeptes qui ont remodelé, et plus largement diffusé la discipline après-guerre. Compte tenu de la situation, la pratique du sabre telle qu’elle pouvait exister auparavant, était quasi-absente.
Cependant à la campagne Osenseï continuait à pratiquer l’art comme il avait toujours fait, et dispensait son enseignement tel quel lors de ses séjours à Tokyo. Les anciens d’avant-guerre aussi continuaient leur pratique selon leur conception, et quelques uns ont même créé des organisations indépendantes de l’Aïkikaï (le Yoshinkan, le Yoseïkan, Tomiki ryu, etc...). Par ailleurs certains anciens considérés comme marginaux, continuaient à pratiquer selon leur conception dans leurs dojos tout en restant au sein de l’Aïkikaï. Tout ceci fait qu’il y a des points de vue divergents qui coexistent concernant la pratique, en particulier au sujet de l’utilisation du sabre au sein de la discipline.

Ueshiba et Saito s’entraînent

Ceux qui disent : l’utilisation du ken est importante pour la pratique de l’Aïkido 

Etudions maintenant certaines des raisons pour lesquelles la pratique du sabre trouve une justification au sein de l’Aïkido. Tout d’abord il est utile d’avoir une vision claire des différences fondamentales entre l’Aïkido, en tant qu’art martial à mains nues, et les autres disciplines sans armes – qui font qu’il occupe une position unique parmi eux.

La conception de ma-aï est un principe important pour faire cette distinction. En simplifiant, le ma-aï est la gestion de l’espace/temps dans la stratégie spécifique d’une discipline donnée. Nous allons prendre quelques exemples pour y voir plus clair. Notez toutefois déjà que dans les disciplines à mains nues, deux éléments prépondérants influent fortement les résultats:

a)  Plus le ma-aï est réduit plus le poids et  la puissance musculaire du pratiquant sont importants.

b)  A technique égale – il est quasiment certain que le plus fort et/ou plus lourd dominera.

On peut observer que le Sumo (ou la lutte au corps à corps), concerne essentiellement une distance de contact proche entre les adversaires. Cela détermine ses techniques et leurs applications.

Si nous prenons maintenant en exemple le Judo/Jujutsu, nous voyons que le ma-aï est plus grand que les luttes ci-dessus. La technique est naturellement différente, mais la puissance et le poids restent néanmoins des facteurs importants – d’où les catégories de poids dans la compétition.

En augmentant encore le ma-aï, on arrive aux systèmes de frappe. Les données changent, la stratégie se modifie et la technique est adaptée. Il n’empêche que prendre un tsuki de quelqu’un de plus lourd ou de plus fort que soi a généralement des effets non négligeables.

Si la distance (ma-aï) augmente plus loin encore, le contact direct entre adversaire ne peut plus se concevoir et les disciplines à mains nues cèdent la place à des pratiques armées. Notre situation a changée significativement. Le principe de la puissance musculaire et l’importance du poids et de la taille est largement diminuée (voir caduque). Deux nouveaux principes deviennent primordiaux – celui de la mobilité et celui de la Non-résistance.

La mobilité est nécessaire :

a)  En raison des caractéristiques de chaque arme de leur maniement.

b)  Pour gérer le ma-aï, maintenant plus complexe et changeant, avec efficacité.

Le timing (hyoshi), la rapidité, l’adaptabilité (awase), etc… étaient importants auparavant. Mais ils deviennent encore plus essentiels à ce stade en raison de la précision accrue nécessaire. La force musculaire et le gabarit qui avaient une importance proéminente, sont à présent remplacés par la mobilité, la précision et la non-résistance. Car le contact, aussi léger soit-il avec le tranchant d’un sabre, peut occasionner des blessures mortelles. Sans compter que la puissance que l’arme confère à son porteur est multipliée par rapport à celle de ses mains nues. La non-résistance devient aussi très importante, car s’opposer à un coup de couteau, une coupe de sabre, ou un coup d’estoc d’une lance n’est ni logique ni possible dans la  très large majorité des cas.

Dans toutes les disciplines précitées il existe toutefois un contact, un engagement avec l’adversaire. Lorsque le ma-aï grandi encore, on passe aux armes de jet, à projection, etc… où la rencontre physique entre les combattants n’est plus nécessaire. Mais ce troisième stade du ma-aï ne nous concerne pas ici.

Revenons au sujet. Comment et où s’insère la pratique de l’Aïkido dans tout ceci ? La réponse est simple. Si nous regardons de près quels sont les principes fondamentaux qui définissent la pratique technique de l’Aïkido, nous pouvons constater que la non-résistance et la mobilité sont des notions clés. Ainsi, ce qui distingue l’Aïkido comme discipline à mains nues des autres pratiques du même type, est que les principes que l’on retrouve obligatoirement dans le sabre (ken) sont traduits et adaptés pour créer une pratique à mains nues au caractère unique. Des caractéristiques qui différencient clairement l’Aïkido des nombreuses écoles de Jujutsu.

L’utilité du ken dans la pratique de l’Aïkido 

Si l’on considère que ce qui rend l’Aïkido unique parmi les disciplines à mains nues est la gestion d’un ma-aï à distance, le développement d’une mobilité constante et l’emploi de la non-résistance,on comprend alors l’intérêt certain d’étudier l’art du sabre, tel qu’il est lié à la discipline.
Il y a un autre concept de l’Aïkido que je n’ai pas mentionné jusqu’ici – celui de “ri-aï”. Le caractère ‘ri’ signifie ‘la raison d’être’ d’une chose. ‘Aï’ est le aï d’Aïkido, et il sous-entend l’unité. L’idée exprimée par la notion de ‘ri-aï’, tel qu’on l’utilise en Aïkido (dans d’autres disciplines son sens peut être quelque peu différent), est que les principes fondamentaux resteront les mêmes que l’on travaille à mains nues ou avec une arme (ken, jo, tanto… stylo Bic, etc.). Cela donnant parfois l’impression que l’Aïkido est un peu le ‘couteau suisse’ des disciplines martiales. C’est un peu vrai, mais trop de gens font l’erreur de penser que parce qu’ils peuvent faire un mouvement à mains nues, ils peuvent se débrouiller automatiquement avec un sabre. Cela reviendrait à dire “Je sais conduire une voiture donc je dois pouvoir me débrouiller pour piloter un avion!”. Bien qu’il y ait des similitudes entre l’un et l’autre, chacun nécessite une étude spécifique…

En observant un mouvement d’Aïkido on constate que le corps fait appel à trois dimensions physiques :

a)  en bas, gedan, le mouvement des pieds – ashi sabaki;

b)  au milieu, chudan, le déplacement du corps par rapport à l’attaquant – taï sabaki;

c)  en haut, jodan, la façon d’utiliser les mains – te sabaki.

La clé ici est d’approfondir son étude des techniques, en tenant compte de la spécificité de ces trois dimensions dans les constructions et, ensuite ou en parallèle, étudier en détail leurs similitudes et leurs différences pour correctement employer le sabre (ou une autre arme).

On voit souvent des gens faire un mouvement à mains nues et exécuter ensuite une pirouette avec leur bokken en déclarant “Vous voyez, le ken et le corps c’est la même chose!”. Bien évidemment c’est la “même chose” car, beaucoup sont assujettis à leurs connaissances limitées de la spécificité des armes… Le ken, je le répète, demande une longue étude spécifique, et par la suite comparative, pour qu’on puisse lui accorder la place d’honneur qu’il mérite dans la discipline. Toutefois ce n’est pas nécessaire pour la pratique et la maîtrise de l’Aïkido à mains nues. Il faut tenir compte du “contexte”!

Sources : Site Budo No Nayami, de Leo Tamaki

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